Un premier article, publié à la mi-septembre, se refermait sur une phrase : la question ne nous attendrait pas. Ce mois-là en donnait la preuve. Le 8 septembre, Meta présentait Muse, un agent personnel qui fait avancer seul les objectifs qu’on lui confie, propose des idées sans qu’on les lui demande, réserve un voyage ou remplit un formulaire à votre place. Le 29, OpenAI annonçait ses agents baptisés dots, qui ne s’éteignent pas : ils continuent de travailler pour vous quand vous avez quitté la conversation. L’allègement promis répond à un vrai besoin, et beaucoup y trouveront, à bon droit, du temps et de l’attention rendus.

Ces agents font davantage que des tâches : ils apprennent à nous connaître. Muse, écrit son éditeur, « se souvient de ce qui compte » pour chacun, apprend de ses conversations et peut agir sur un détail mentionné une seule fois ; les dots, selon OpenAI, apprennent avec le temps nos préférences et ce que nous tenons pour un travail bien fait. C’est une présence qui demeure et se souvient. La voici devenue produit, et sa mémoire a une adresse : chacun de ces agents réside dans son propre ordinateur, que l’éditeur fait tourner dans son nuage.

Leurs éditeurs n’ont pas négligé la prudence. Muse demande l’accord de la personne avant d’envoyer un courriel ou de faire un achat, et rien de ce qu’il fait n’atteint Internet sans l’aval d’un second agent, que Meta nomme Sentinel. Les dots, quand ils cherchent d’eux-mêmes comment aider, ne le font qu’en lecture seule. Meta annonce même que, d’ici la fin de l’année, l’ordinateur de Muse sera entièrement chiffré avec une clé qui n’appartient qu’à la personne, si bien que l’éditeur lui-même n’y aurait pas accès. Ces garde-fous répondent à de vraies questions : comment agir pour quelqu’un sans lui nuire, et qui peut lire ce que conserve l’agent.

D’autres questions sont encore ouvertes. Qui décide de ce qui compte, quand l’agent suggère de lui-même et fait avancer seul des objectifs ? Qui garde la maîtrise des traces qu’il accumule ? À quelles conditions agit-il en notre nom ? Et à qui est-il d’abord loyal, quand l’intérêt de la personne et celui de qui le déploie et le paie divergent ? Aucune promesse n’y répond tout à fait. L’architecture, elle, y répond déjà, chaque jour.

Septembre a porté un autre fait, plus discret. Le 22, Anthropic publiait Claude Opus 5.5, dont le fonctionnement coûte en usage courant, selon son éditeur, 40 % de moins que celui de son prédécesseur. L’auteur de ces lignes travaille avec ce modèle. Cette baisse profite aux plateformes, qui calculent dans le nuage ; elle profite aussi à qui veut construire autrement. Aidée de modèles de ce rang, une petite équipe peut désormais concevoir, à un coût abordable pour une collectivité ou une entreprise, des logiciels qui gardent chez la personne tout ce qui la concerne.

Ce qui tourne chez soi a mûri. Un modèle de langage compact, que chacun peut télécharger, fonctionne aujourd’hui sur un ordinateur récent du commerce : il converse, lit et résume des documents, range et retrouve ce qu’on lui a confié. La transcription de la parole et la voix de synthèse y tournent aussi, si bien qu’un compagnon peut entendre et parler sans que la voix quitte la maison. Il raisonne moins profondément que les modèles du nuage, mais assez pour tenir la relation et préparer le tri de ce qui peut sortir. Les grands modèles aident d’ailleurs à former les petits, qui progressent vite dans leur sillage.

On objectera que tout cela dépend encore des grands modèles du nuage, et qu’il y a quelque paradoxe à les invoquer en faveur de l’ancrage local. La frontière ne passe pas entre le nuage et la maison, mais entre l’intime et le commun. L’intime, c’est-à-dire la mémoire d’une vie et la clé qui la protège, doit rester chez la personne et s’y traiter. Le calcul peut venir de loin ; l’intime, non. Cela n’interdit pas d’en communiquer un élément pour une tâche précise, avec l’accord de la personne ; cela interdit d’en remettre la mémoire au loin. Pour une organisation, l’intime comprend aussi ce qu’elle sait des personnes qu’elle sert.

Dans cette architecture, le compagnon qui garde cette mémoire tourne chez la personne, et la lit sans la remettre à quiconque. Quand une tâche le dépasse, comme concevoir un outil ou rédiger un texte destiné à circuler, il en confie la fabrication à un grand modèle lointain, auquel il ne transmet que ce que la tâche exige.

Ce qui sort obéit à des règles écrites, que la personne fixe et peut relire : une date, un départ et une destination peuvent suffire pour rechercher un trajet, et ce que le compagnon sait de vos raisons de partir reste à la maison. Chaque sortie est consignée. Le commun, ce qui n’engage personne en particulier ou se destine de toute façon à circuler, peut ainsi emprunter une puissance lointaine, à condition qu’elle ne retienne rien.

Le cas difficile est celui où l’intime fait l’utilité même de l’aide : préparer une consultation médicale, une lettre de motivation, la négociation d’un conflit au travail. La mémoire n’est pas transférée pour autant. Il n’en sort qu’un élément, choisi pour cette seule fin et autorisé par la personne, vers un opérateur qui n’en retient rien, comme on confie au médecin ce que le soin demande, et à nul autre. À défaut, la tâche se fait à la maison, plus lentement et moins profondément s’il le faut.

Reste que ne rien retenir est un engagement de l’opérateur lointain, non un fait que chacun peut constater. Pour que cet engagement puisse être contrôlé, il faut des garanties techniques et institutionnelles : un code ouvert, des machines qui attestent ce qu’elles exécutent, un audit indépendant et un opérateur qui en répond. Ces lignes elles-mêmes n’y échappent pas : leur auteur garde sa mémoire chez lui, mais ses échanges passent encore par un calcul lointain. Le tri peut faillir, ou être trompé par un document piégé. La règle doit donc s’appliquer sans dépendre du jugement du modèle. La frontière dit où fermer cette sortie, et non qu’elle est fermée.

Encore faut-il ne pas remplacer une dépendance par une autre. Une mémoire, fût-elle chiffrée avec une clé qu’on détient seul, n’est qu’à moitié à soi quand le logiciel qui la garde est propriétaire : si personne d’autre ne peut en étudier le code, nul ne sait ce qu’il fait de cette clé, ni ne pourra le reprendre le jour où son éditeur disparaît. Le logiciel libre retrouve ici son sens, avec les licences dites copyleft, qui obligent toute version modifiée et redistribuée à rester libre. Ensemble, logiciel libre et copyleft font de ces outils des biens communs, que les acteurs d’un territoire peuvent maintenir et faire évoluer, s’ils s’en donnent les moyens, au lieu de les louer à distance. Le libre n’y suffit pas, puisque bien des services centralisés tournent sur du logiciel libre ; sans lui, l’examen indépendant des garanties qui précèdent, et leur maintien, deviennent beaucoup plus difficiles.

Rien de cela n’est réservé aux ingénieurs. Avant de confier sa mémoire, ou celle d’une organisation, à un compagnon, chacun peut poser quelques questions. Où vit ce qu’il apprend de moi, et qui en tient la clé : moi, ou ceux que je désigne pour la garder ? Que retient le service lointain de ce que je lui confie ? Puis-je voir, corriger ou faire oublier ce qu’il croit savoir de moi ? Puis-je partir avec mon compagnon et emporter sa mémoire sous une forme lisible ? Que fait-il sans me demander ? Qui, nommément, en répond ? Le droit n’en couvre qu’une part. Le droit d’accès permet de demander les données personnelles qu’un service traite à notre sujet. Mais obtenir ces données et pouvoir transférer la mémoire d’un compagnon sont deux choses différentes : les déductions échappent à la portabilité, en droit européen comme en droit suisse.

Ces questions sont simples à poser ; les élucider demande souvent un audit que nul ne peut mener seul. Et garder chez soi n’est pas forcément être à l’abri : une machine mal tenue livre tout ce qu’elle garde, et plus encore si elle n’oublie rien. Une souveraineté réservée aux plus habiles n’en serait pas une. Pour qu’elle soit à la portée de tous, il faudra des opérateurs de confiance d’un type nouveau, publics, coopératifs ou privés, qui veillent sur ces machines, sauvegardent sans pouvoir le lire ce qui a été chiffré chez la personne, calculent sans retenir ni revendre, aident à retrouver une clé perdue avec l’accord de proches désignés d’avance, et répondent eux-mêmes, nommément, de ce qu’ils font. Une licence comme l’AGPL s’y prête. Elle oblige à ouvrir aussi les versions modifiées qu’un serveur fait fonctionner pour d’autres.

Ces opérateurs restent, pour l’essentiel, à inventer, alors que le principe qu’ils serviraient est déjà inscrit : à Genève, la constitution garantit depuis 2023 un droit à l’intégrité numérique, qui comprend le droit à l’oubli. Les briques techniques existent : les écoles polytechniques fédérales publient, sous le nom d’Apertus, une famille de modèles entièrement ouverts. Reste à construire les institutions, les services et les financements qui rendront ces briques accessibles et durables.

Le premier article distinguait deux voies. La première s’installe d’elle-même, par commodité et par accoutumance : on confie un peu, puis beaucoup, à une présence qui travaille bien, et l’on découvre un jour qu’une part de sa vie réside chez un autre. Les grands modèles reproduisent désormais vite, et à peu de frais, nombre de logiciels et de documents. Ce qu’un compagnon a appris de nous ne se reproduit pas, si l’on ne peut l’emporter ailleurs. La dépendance passe donc du logiciel à la mémoire, et plus il en sait, plus il coûte de le quitter. La seconde voie demande un choix, dans les organisations comme dans les foyers, et des moyens, que ceux qui décident pour d’autres peuvent mobiliser dès maintenant. Ce choix est d’architecture, et il a une date : il se fait pendant que ces compagnons s’installent, avant que les habitudes et les contrats ne le figent.


Pour aller plus loin. Deux essais du premier corpus de Victor Kalix, réuni sous le titre L’impérieuse responsabilité à l’âge de l’intelligence artificielle, posaient déjà ces questions. De l’ancrage local explique pourquoi la même agrégation de nos vies devient, selon l’architecture, une mine, qui confisque à chacun sa puissance d’agir, ou une forge, qui la lui rend. De la leçon du libre montre comment une exigence se répand par les œuvres qui l’incarnent.

Victor Kalix — Genève, le 13 octobre 2026

© 2026 Victor Kalix — www.victorkalix.com — sous licence CC BY-SA 4.0.

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